Les animaux malades de la peste de Jean De La Fontaine
Intro :
• Fable distrayante, avec une description des circonstances, des pers, une richesse du dialogue. La Fontaine donne autant d'importance au récit qu'à la morale mais garde une visée satirique. On assiste ici à une démonstration de la loi sociale : la raison du plus fort.
• La fable amène une réflexion sur l'injustice à cause de la décision politique qui consiste à trouver un "bouc émissaire" dont le sacrifice sauvera la société du fléau qui l'accable.
1) Une fable habilement menée :
a. Un Préambule qui rappelle les récits mythologiques tragiques :
• Intrigue évoque tragédie d"¼dipe roi" (Sophocle) : Thèbes ravagée par peste, on recherche le coupable de ce châtiment divin.
• Épidémie : mal moins fréquent mais redouté, il garde des souvenirs terribles au 17ème. C'est une excellente crise pour l'observation des relations humaines.
• La peste est définie par deux appositions avant d'être nommée, ce qui crée une attente progressive, pressante en gradation.
• Registre dramatique :
- Allitération en r : « répand, terreur, guerre »
- Hyperbole, vocabulaire violent, rimes masculines (fureur, terreur) : dureté
- Idée du destin, non issue et Ciel ('Mal que le ciel en sa fureur. Inventa pour punir' : Dieu envoi un châtiment aux Hommes). Achéron connotation enfer, damnation, beaucoup de gens touchés)
- 'les tourterelles se fuyaient : symbole de l'amour'
• Évocation nostalgique (imparfait), d'un temps normal sans peste mais où le loup mange la douce et innocente proie. Le souvenir annonce le présage qu'on sacrifiera encore l'innocent.
b. Variété, diversité :
• Versification (rimes embrassées et longueurs irrégulières), accélération
• Alternance récit / discours : discours direct aux personnages importants, indirects aux autres
• Différentes tonalités (ironie, tragédie)
c. Des animaux qui font allusion aux Hommes et à leur relation :
- Cadre de la scène : procès tribunal (champ lexical de la justice), intervention : plaidoyer, réquisitoire (Prise de parole par ordre hiérarchique (du plus puissant au plus faible))
- Pers avec caractères personnels identifiables :
• Lion : roi, pouvoir, puissant, féroce, habile, intelligent, 'Le lion tint conseil': définit règles du jeu.
• Renard : ruse, flatte le roi, relativise péché du roi en les honorifiant
• Loup : beau parleur ('quelque peu clerc, prouva par sa harangue'), prononce le réquisitoire et accable l'âne pour ne pas avoir à s'accuser ensuite + insulte = cruauté (discours indirect libre)
• Tigre et Ours : puissance, représente la société aristocratique
• Âne : bêtise, naïveté, honnêteté => douce et innocente proie
• Dans le discours élogieux du renard les moutons sont les représentants du 'bas peuple', profondément méprisé, et que l'on peut impunément exploiter.
2) La différence d'éloquence du Lion et de l'Ane :
a. La stratégie du Lion :
Persuader :
• Rappelle le côté tragique/dramatique : affirme son autorité, rappelle qu'il est le représentant de Dieu
• Ton solennel, grave : donne majesté ('Ciel, nos péchés cette infortune, se sacrifie, céleste courroux')
• Ton familier 'Mes chers amis' : se place au même niveau de ses sujets pour les amadouer (en décalage avec sa noblesse de là on peut le suspecter d'hypocrisie).
• Jeu avec les pronoms : le 'je' le remet sa place royale : justifie ses propos qu'on ne peut le contredire car c'est le roi ; le 'nous' lui donne un rôle de porte parole : il agit pour collectivité ; le 'on' donne une vérité générale
• Modalisateurs (° d'adhésion de l'énonciateur à l'énoncé) : 'je crois que, peut-être, je pense', donne sagesse, n'impose rien pour faire croire que le débat est ouvert.
• Examen de conscience : il donne une image habile, manipulatrice : 'dévoré force mouton même parfois berger' : ses péchés le rendent cruel, féroce, sans scrupules
• Exagération amusée. 'Appétit de glouton, force moutons'
• Manie ironie: 'me dévouerai donc/s'il le faut': sous-entend qu'il ne le fera pas et invite les courtisans à s'y opposer.
Convaincre :
• Discours construit logiquement : lg 15 (il expose la situation) lg 20 (il invite les autres) lg 24 (il fait propre confession) lg 29 (il invite les autres) lg 33. Marqué par des connecteurs
• Avoue lui-même, donne l'exemple pour confession des autres (avec impératifs).
• Argument d'autorité (lg 21-22) : donne appui a son discours en prenant pour référence un fait historique
• Le dialogue interne à son discours (" Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense. " ).
b. L'intervention du Renard : Son habileté réside dans le "non-dit"
• On attend de lui un examen de conscience semblable, mais, en fin courtisan et conforme à la tradition du personnage, il s'en garde bien. Le renanrd se contente d'une éloge des plus flatteuses au Roi, par des expressions hyperboliques ('trop bon, scrupule, trop de délicatesse, leur fîtes beaucoup d'honneur').
• Sonorités grinçantes entre les assonances de i et les allitérations de s et r (sifflantes et vibrantes), confèrent au propos plus d'habileté encore.
• Arguments simplistes. il ne dit rien sur lui-même (absence 1ère personne), flatter lui permet de se faire oublier.
Remarque : "et flatteurs d'applaudir" : infinitif de narration, marque l'empressement des courtisans à suivre la règle du jeu : ils y ont intérêt !
c. L'échec de l'âne condamné d'avance :
• Par opposition à tous autres animaux cités, l'Âne n'est pas un prédateur. Psychologiquement naïf, il prend au sérieux le discours du Roi, ignore la règle du jeu des courtisans. Il est honnête, mais un peu ridicule dans son sérieux.
• Sa 1ère faute est de vouloir imiter les grands: "L'âne vint à son tour, et dit:" Il utilise la même structure de présentation du Lion.
• Mais absence de connecteurs : donc absence d'analyse de la situation, il se contente de raconter les faits d'un souvenir : naïveté
• Il se rend lui-même coupable (lg 54, d'avoir été tenté par le Diable)
• L'allusion au Diable et le pré de moines (les plus gros propriétaires fonciers de l'époque) ainsi que l'idée de gourmandise, intensifie sa faute du fait que se soit le Ciel qui se venge, donc c'est lui le coupable
• Ses paroles se déroulent dans climat apparemment serein, ouvert. L'âne, rassuré et naïf, parle franchement.
• La Fontaine ici n'a pas recherché de rupture, mais une harmonie entre le personnage et sa parole. L'âne parle comme il est, sans masque.
• Surprise : réaction commune et immédiate de la foule: "à ces mots on cria haro". Le bouc émissaire est trouvé, (même empressement et unanimité qu'au vers 43)
==> Celui qui va gagne, c'est le plus fort : celui qui a tout calculé, analysé, 'celui qui a force d'esprit' et 'pouvoir de parole'
3) Une scène critique de la justice et du pouvoir :
Si La Fontaine ne s'apitoie guère sur le sort de l'âne, il ironise sur la Cour et les puissants :
a. La justice est évoquée mais c'est davantage une satire des 'jugements de cour' :
• Lexique de la justice et de la religion (« expier, péché »)
• Scène représentant le tribunal (défilé à la barre des animaux)
• Solennité de la scène : vocabulaire hyperbolique, scène grandiose
• Rôle du loup : sorte d'avocat général qui dévoue l'Âne
• Justice du conseil qui ne juge pas le crime mais le rang social
• Injustice est soulignée et contrastée entre l'accumulation des crimes de sang et le crime de l'âne
b. Le fabuliste prend parti par ironie contre la cour aussi :
• Marques de jugement : 'douce et innocente proie' : allusion aux faibles et annonce de la suite pour l'Âne ; 'On n'osa trop approfondir', 'les moins pardonnables offenses', 'de petits Saints', 'tous les gens querelleurs', jusqu'aux simples matins' (antithèse)
• 'Sa peccadille (=petit péché, le loup dirait « crime abominable ») fut jugé un cas pendable' : opposition entre sa faute légère et sa conséquence tranchante ; 'Manger l'herbe d'autrui ! Quel crime abominable' => souligne l'injustice et sa mort pitoyable
• 'Un loup quelque peu clerc' : le narrateur dit savant pour sous-entendre cruel, ignoble
c. Bilan :
• La Fontaine est clairement contre les puissants et pour les faibles. Sa satyre attaque le fonctionnement de cette cour à son époque où les puissants s'attribuent tous les droits et n'en reconnaissent aucun aux faibles.
• Il ironise aussi sur leur hypocrisie, leur fait de feindre de se conformer à la morale, de faire un examen de conscience, mais qu'ils se dépêchent de s'exonérer ensuite de toute faute ;
• Raille aussi de la naïveté des petits, qui prennent au sérieux les discours du Roi, de la Cour et ne savent réagir contre l'injustice.
• L'ironie et les détour par des animaux permettent une protection car seul un destinataire attentif comprend critiques.
Conclusion :
La Fontaine utilise tous ses talents de conteur. Interventions successives de différents animaux, Lion, Renard puis Âne, tous représentant d'une classe sociale, constituent pour beaucoup à servir la morale. A la fin de la fable, il y a une ellipse avant la chute de la moralité : on ne sait si peste va disparaître avec le sacrifice de l'innocent mais qu'est donc la peste, sinon cette atmosphère empoisonnée de mensonges, de calculs, d'hypocrisies, de flatteries... où seule l'honnêteté est punie ?